_____Dimanche matin. Assis à une petite table, d'un petit bar/tabac/presse/pmu d'une petite bourgade de province, un jeune homme, allant sur sa majorité, à l'oreille aux aguets et à la vision panoramique, boit un chocolat chaud. Si chaud le chocolat qu'il repose la petite tasse blanche dans la soucoupe prévue à cet effet.
Un train passe tout près d'ici ; on le voit par la fenêtre ouverte qui donne sur l'extérieur. Pendant cinq secondes, la musique, pourtant déjà forte, ainsi que le bruit triangulaire de la cuiller vibrant contre la porcelaine de la tasse, sont noyés dans le rugissement de la bête humaine. Le train passé, les conversations reprennent.
_____Sous la table du jeune homme, pantalon en lin blanc cassé (récemment troué) et polo ouvert bleu nuage, se mariant d'ailleurs à merveille avec le marron sixties de la tapisserie, se croisent des tongs, des mocassins noirs, des espadrilles et de vulgaires claquettes. Sur la table, trois journaux ouverts se font gribouiller de suites de nombres par des mains habituées dont les s½urs font la navette à intervalles irréguliers entre le pose-verre en carton et la bouche de leur propriétaire.
_____Les chaussures des deux femmes de la table voisine ne sont pas visibles par le jeune homme aux ongles vernis mais il peut aisément les deviner : deux paires de chaussures ouvertes quasi identiques qui leur boudinent la peau rêche des pieds, avec même probablement des petits talons. Pas de complexe pédestre au vu de la conversation joyeuse qui les fait s'animer au pied des chaises. « Enceinte, je ne l'ai pas encore dit à Philippe ». A y réfléchir, il est vrai qu'elle a le ventre caractéristique de la situation se risque à penser trop précipitamment le jeune homme qui n'a pas eu le temps de se raser ce matin. « De trois semaines ». Le dit jeune homme étouffe son étonnement dans une gorgée brûlante de chocolat. « Le quatrième, ba dis donc tu chômes pas toi ». C'est à cet instant précis, en regardant le grain de beauté qui troue la joue de la femme au ventre rond en son milieu, que le jeune homme, qui possède lui aussi un grain de beauté, mais plus discret, qui porte mieux son nom, une petite mouche gracieuse, imagine la tête du mari de la mère de bientôt quatre enfants en question. Le résultat de cette réflexion qui faisait appel à l'imagination débordante du jeune homme tombe quelques secondes plus tard : s'il te plaît, arrête de faire des enfants Madame.
_____Les ongles sortent des orteils de son interlocutrice avec un angle peu commun, ce que le jeune homme aux cheveux bouclés ignorent encore, mais il détourne quand bien même la tête en quête de nouveaux acteurs aux textes incisifs.
Ses yeux verts se posent alors dans le coin supérieur gauche de l'image qu'il s'est faite du bistrot (mot d'origine russe, voilà ce qu'on peut apprendre dans les journaux télévisés de TF1 entre Téléfoot et Walker Texas Ranger). C'est à cet endroit qu'est échoué, incongru, un antique baby-foot. L'épave se trouve ballottée – comment Dieu se fait-il que le navire n'ait pas déjà rendu l'âme au milieu du port, sous les yeux embrumés des quelques vieux loups de mer ? – des deux côtés par des courants contraires. Ces deux paires de poignets agités, ne sont que le prolongement direct et logique de jeunes provinciaux. « Provinciaux » a ici été préféré au plus rustre mais peut-être plus approprié « plouc » ; les lecteurs sont priés de se faire leur opinion sur la question par eux-mêmes. En tout cas, pour le jeune homme aux marques hâlées des lunettes de soleil, le verdict est sans appel : tout à fait le genre d'adolescents inintéressants qui viennent se défouler les métacarpes sur cette machine de bois et d'acier tous les dimanches matins et qui se vêtent comme mon père quand celui-ci part faire du sport. En d'autres termes, des ploucs, faisons fis de la bienséance et des clichés sur la ruralité ! Le narrateur est bien d'accord sur ce point avec le jeune homme au visage rendu rouge par le soleil. Le narrateur se dit d'ailleurs que ce jeune homme au sourire aguicheur lui ressemble davantage qu'il ne l'aurait cru au premier abord. Il dirait même plus : son portrait craché étant jeune. Un faux sans nul doute, mais sacrément bien imité. Très bon coup de pinceau.
_____Le narrateur en était las de ces réflexions laborieuses et introspectives lorsque le regard épilé du jeune homme se pose sur un de ses contemporains qui vient de faire une entrée remarquée dans le bar, beau comme un mannequin de vitrine. Un petit pédé fashion (voire fashionplouc pour les intimes), lunettes mouche de contre-façon, coiffure plaquée dans le vent, polo rayé (concordance parfaite avec la tapisserie), ceinture D&G, jean délicieusement et grivoisement moulant, petit sac hors de prix, chaussures hors de vue, patiente devant la caisse enregistreuse. Notre jeune homme, comme de coutume, n'a rien perdu de tous ces détails et son axe optique s'est arrêté sur l'auguste postérieur ATHENA de cet adonis. Les railleries qu'il entend loin de lui, concernant le fashion (à prononcer comme un paysan de la Dordogne qui n'a jamais dit un mot d'anglais : « fachone »), tirent le jeune homme aux dents dignes d'un spot publicitaire faisant la promotion d'un produit d'hygiène dentaire, tellement elles sont éclatantes de blancheur, de sa contemplation interfessière (veuillez pardonner ce barbarisme que vous comprendrez sans difficulté aucune). Sa colère légitime est davantage portée contre lui-même et contre son changement de comportement, dû, pense-t-il, à cette retraite dans le centre de nulle part. En temps normal, lui aussi se serait moqué de cette folle aux poumons en danger, qui a un porte-monnaie à la place du cerveau et un paquet de légères à la main, s'attirant tous les regards outrés sur un cul libéré comme on doit en voir très peu ici, en sortant par la petite porte. Mais voilà, si loin de toute civilisation, cette démarche chaloupée réveille en notre jeune homme à l'esprit « people watching » (merci à Têtu de donner - enfin - un nom à cette activité) des sentiments oubliés.
_____L'allégorie de la surconsommation citadine réveille en certains hétérosexuels convertis (« nous sommes tous des homosexuels refoulés » citation anonyme et idiote, j'en ai la preuve incontestée : je ne me sens refoulé sous aucun aspect) des fantasmes, alors que les deux provinciaux sortent, en n'omettant pas de prendre au passage leur casque de scooter, et que la tasse s'éloigne des lèvres parfum abricot de notre jeune homme élaborant de jolies phrases entre ses neurones, vide.
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